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Le lendemain, je me rendis à « Three Gables », avec Taverner. Ma position personnelle ne laissait pas que d’être assez curieuse. Elle était, pour le moins qu’on puisse dire, peu orthodoxe. Il est vrai que le « pater » n’avait jamais poussé à l’extrême le respect de l’orthodoxie.

Au commencement de la guerre, ayant travaillé avec les services spéciaux de contre-espionnage de l’Intelligence Service, je pouvais, à la rigueur me prétendre policier.

Seulement, cette fois, il s’agissait de tout autre chose.

— Si nous venons jamais à bout de cette affaire-là, m’avait déclaré mon père, ce sera de l’intérieur. Il faut que nous sachions tout des gens qui habitent cette maison et, les renseignements que nous voulons, si quelqu’un peut les obtenir, c’est toi !

La chose ne me plaisait guère.

— Autrement dit, avais-je répliqué, je ferai l’espion ? J’aime Sophia, elle m’aime – du moins, je veux le croire – et je vais profiter de ça pour me documenter sur les secrets de la famille !

Le « pater » avait haussé les épaules et répliqué avec mauvaise humeur.

— Ne vois donc pas les choses à la façon d’un petit boutiquier ! Tu ne supposes pas, j’imagine, que la dame de tes pensées a tué son grand-père ?

— Bien sûr que non !

— Je suis assez de ton avis là-dessus. Seulement, il y a une chose qui est sûre : c’est que cette jeune personne, tu ne l’épouseras pas aussi longtemps que cette affaire n’aura pas été tirée au clair, j’en ai l’absolue certitude. Or, prends-en bien note, ce crime est de ceux qui pourraient fort bien rester impunis. Il est parfaitement possible, que tout en sachant pertinemment que c’est la veuve qui a fait le coup, avec la complicité de son… soupirant, nous nous trouvions dans l’incapacité de le prouver. Jusqu’à présent, nous ne pouvons retenir contre elle aucune charge. Tu t’en rends compte ?

— Bien sûr, mais…

Le paternel ne m’écoutait pas et suivait son idée.

— Ne crois-tu pas, par conséquent, que ce serait une bonne idée que d’exposer clairement la situation à Sophia ? Simplement, histoire de voir ce qu’elle en pense ?

J’ergotai encore, mais le lendemain, comme je viens de le dire, je m’en allai à Swinly Dean, avec l’inspecteur principal Taverner et le sergent Lamb.

Un peu après le terrain de golf, nous engageâmes notre voiture dans une large allée qui, avant la guerre, avait dû être fermée par une grille imposante, ayant vraisemblablement pris le chemin de la fonte au cours des hostilités. Nous roulâmes un instant entre deux haies de rhododendrons, pour nous arrêter enfin sur le vaste terre-plein qui s’étendait devant la villa.

Que cette maison s’appelât « Three Gables », c’était proprement incroyable. Des pignons, j’en comptai onze, qui composaient un ensemble extraordinaire. Biscornu, Sophia avait dit le mot. Aucun n’eût pu être plus exact. C’était une villa, mais de proportions si exagérées qu’on avait l’impression de la voir sous le grossissement d’une loupe énorme, une villa qui avait l’air d’avoir poussé en vingt-quatre heures, comme un champignon, une invraisemblable construction, tourmentée à l’excès. C’était là, je le compris tout de suite, non pas une villa anglaise, mais l’idée qu’un restaurateur grec – et richissime – pouvait se faire d’une villa anglaise. Un château manqué, dont les plans n’avaient évidemment pas été soumis à la première Mrs Leonidès. J’aurais aimé savoir si, la première fois qu’elle l’avait aperçu, l’ensemble l’avait amusée ou épouvantée.

— Plutôt époustouflant, hein ? me dit l’inspecteur. Il paraît que l’intérieur est agencé comme le plus ultramoderne des palaces, mais, du dehors, c’est une drôle de bicoque ! Vous ne trouvez pas ?

Je n’eus pas le temps de répondre : Sophia, en chemisette verte et jupe de tweed, apparaissait sous le porche de l’entrée principale. M’apercevant, elle s’immobilisa net.

— Vous ? s’écria-t-elle.

— Eh ! oui, dis-je. Il faut que je vous parle. Est-ce possible ?

Elle hésita une seconde, puis, prenant son parti, me fit signe de la suivre. Nous traversâmes une pelouse et un petit bois de sapins. Elle m’invita à m’asseoir à côté d’elle, sur un banc rustique, assez dépourvu de confort, mais heureusement situé. Le regard s’en allait très loin dans la campagne.

— Alors ? me dit-elle.

Le ton n’avait rien d’encourageant.

Je m’expliquai. Longuement et complètement. Elle m’écouta avec attention. Quand j’eus terminé, elle poussa un long soupir.

— Votre père est un monsieur très fort, dit-elle ensuite sans ironie.

— Il a son idée. Personnellement, elle ne m’emballe pas, mais…

— À mon avis, elle est loin d’être mauvaise et c’est le seul moyen d’arriver à quelque chose. Votre père, Charles, comprend beaucoup mieux que vous mon état d’esprit !

Elle se tordait les mains.

— Il faut absolument que je sache la vérité !

— À cause de nous ? dis-je. Mais, ma chérie, peu importe !

De nouveau, elle m’interrompit :

— Il ne s’agit pas seulement de nous, Charles ! Je ne serai tranquille que quand je saurai ce qui s’est passé, exactement. Je n’ai pas osé vous le dire hier soir, mais, la vérité, c’est que j’ai peur !

— Peur ?

— Oui, peur. Terriblement peur. Pour la police, pour votre père, pour vous, l’assassin, c’est Brenda !

— Les probabilités…

— Je ne prétends pas le contraire. Seulement, quand je dis : « C’est Brenda qui l’a tué ! », je me rends compte que je ne dis pas ce que je pense, mais ce que je souhaite.

— Vous croyez donc…

— Je ne crois rien du tout ! J’ai simplement l’impression que Brenda n’est pas femme à risquer un coup pareil. Elle est bien trop prudente !

— Soit ! Mais ce Laurence Brown avec qui elle est en si bons termes ?

— Laurence ? Il est peureux comme un lièvre ! Le cran lui aurait manqué.

— Sait-on ?

— Évidemment, on ne peut rien affirmer ! On se fait une idée des gens et, par la suite, on découvre qu’ils ne sont pas du tout comme on les imaginait. Mais, malgré ça, je ne crois pas à la culpabilité de Brenda. Elle était née, je ne saurais mieux dire, pour vivre dans un harem. Rester assise toute la journée, manger des bonbons, avoir de beaux vêtements, des bijoux, lire des romans et aller au cinéma, voilà pour elle l’existence idéale ! J’ajoute, si surprenant que cela puisse paraître, étant donné qu’il avait quatre-vingt-cinq ans, qu’elle ressentait, je pense, beaucoup d’affection pour mon grand-père. Ce n’était pas un homme banal, vous savez ! Il devait lui donner l’impression d’être la favorite du sultan, une jeune personne très romantique, qui voulait qu’on s’occupât d’elle. Il avait toujours su manier les femmes et, même avec l’âge, c’est un art qu’on ne perd pas !

Laissant Brenda de côté pour le moment, je revins sur un point qui me tracassait.

— Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez peur, Sophia. Pourquoi ?

— Parce que c’est vrai, me répondit-elle, baissant la voix. Ce qu’il faut que vous compreniez bien, c’est que nous formons une famille assez étrange, composée de gens impitoyables, mais qui ne sont pas tous impitoyables de la même façon.

Mon visage exprimant une incompréhension totale, elle poursuivit :

— Je vais essayer de vous expliquer ce que je veux dire. Prenons grand-père, par exemple. Un jour, dans la conversation, il racontait, comme si la chose eût été toute naturelle, que, dans sa jeunesse, à Smyrne, il avait tué deux hommes à coups de poignard. Il croyait se rappeler qu’ils l’avaient insulté, mais il n’en était plus bien sûr. Il disait ça très simplement et je vous certifie que de tels propos sont assez déconcertants quand on vous les tient à Londres.

J’acquiesçai du chef. Elle reprit :

— Ma grand-mère était tout aussi insensible, mais dans un genre différent. Je l’ai à peine connue, mais on m’a beaucoup parlé d’elle. J’ai idée qu’elle n’avait pas de cœur parce qu’elle manquait d’imagination. Elle avait été élevée parmi les chasseurs de renards, de vieux généraux, très chatouilleux sur le point d’honneur et toujours prêts à tirer un coup de fusil, toujours disposés à expédier leur prochain dans l’autre monde.

— Ne noircissez-vous pas un peu le tableau ?

— Je ne crois pas. On peut être très droit et n’avoir de pitié pour personne. Ma mère, elle, c’est autre chose. Elle est adorable, mais terriblement égoïste, sans d’ailleurs s’en douter. Il y a des moments où elle m’effraie. Clemency, la femme de l’oncle Roger, est une scientifique, qui poursuit je ne sais quelles importantes recherches. Son sang-froid a quelque chose d’inhumain. Son mari, c’est le contraire : le meilleur garçon de la terre, un être charmant, avec des colères épouvantables. Dans ces moments-là, il ne sait plus ce qu’il fait. Quant à Papa…

Elle se tut pendant quelques secondes.

— Quant à Papa, il a presque trop d’empire sur lui-même. On ne sait jamais ce qu’il pense, il ne laisse jamais rien deviner de ses sentiments. C’est peut-être parce que Maman laisse trop déborder les siens. De toute façon, quelquefois, il m’inquiète :

— J’ai l’impression, jeune personne, que vous vous faites bien du mauvais sang, et cela sans raison. Si j’ai bien compris, d’après vous, tous ces gens-là seraient capables d’un crime ?

— Oui. Et moi aussi !

— Vous ? allons donc !

— Et pourquoi ferais-je exception, Charles ? Il me semble que je pourrais parfaitement assassiner quelqu’un.

Après un silence, elle ajouta :

— Seulement, il faudrait que cela en valût vraiment la peine.

J’éclatai de rire malgré moi. Sophia sourit.

— Je suis peut-être une sotte, reprit-elle. L’essentiel est que nous trouvions la vérité, que nous sachions qui a tué mon grand-père. Si seulement ce pouvait être Brenda !

Brusquement, je me mis à penser avec une sympathie apitoyée à Brenda Leonidès.

 

La maison biscornue
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